dimanche 13 mars 2016

Bir el Abd

   C’est pour raconter l’avant 14 janvier que m’est venu le désir d’écrire ce roman. Cet avant qui a duré plus de vingt ans et qui était celui de la dictature policière. Un questionnement sous tendait mon projet d’écriture : comment un peuple qui s’était tu pendant si longtemps avait-il soudainement trouvé la force de secouer le joug de la dictature ? D’une manière ou d’une autre il fallait parler, pensais-je, du rôle joué par les réseaux sociaux, et cela bien avant le 14 janvier (idée que j’ai finalement laissée tomber). Les grandes lignes du récit étant tracées, les personnages ont commencé à apparaître, l’aventure d’un nouveau livre pouvait commencer !
   Mais tous les écrivains le savent, cette aventure ne suit pas toujours exactement le tracé initial car ce sont ses personnages qui le mènent vers d’autres chemins qu’il découvre en même temps qu’eux. Si Bir el Abd a bien suivi, comme je l’avais décidé au départ, le tracé de la dictature sous Ben Ali, il a aussi, parallèlement, suivi un autre chemin et ce chemin était celui d’un deuxième questionnement qui a surgi assez vite dans le temps de l’écriture : comment un peuple, en l’espace de quelques années, avait-il pu changer aussi vite ? Ce questionnement devenait presque obsessionnel, sans doute parce que je ne lui trouvais pas de réponses satisfaisantes et ceux ou celles avec qui il m’arrivait d’aborder le sujet n’en avaient guère plus que moi.
   Tout en continuant d’avancer dans le récit, je me suis plongée dans la lecture des discours de Bourguiba (années 1955-1956) parce que je me disais qu’une évolution aussi brutale de la société s’expliquait peut-être par sa volonté ou son génie –on peut le dire -, réformistes. Mais un homme, aussi exceptionnel soit-il, ne fabrique pas seul le destin d’un peuple. Ce destin passe aussi par la volonté propre des hommes et des femmes qui le forment.
   A dire vrai ce questionnement n’a pas surgi en même temps que l’écriture de mon récit mais bien avant et cela s’explique par le fait qu’étant née quelques années après l’indépendance, j’ai vécu tout du long cette évolution. En l’espace de deux décennies – les années soixante et soixante dix -, la société a été complètement bouleversée. Pour une grande partie du peuple, c’était comme si tout ou presque tout ce qui relevait du passé, ou plus exactement d’un présent figé dans une longue tradition, avait été oublié, jeté en arrière parce qu’il était impératif de s’en délester pour avancer plus vite sur une route nouvelle appelée progrès ou modernité.
   Je me souviens qu’adolescente j’avait été frappée par ce renversement subit de comportements et de valeurs qui s’accompagnait d’une passivité presque totale quand ce n’était pas d’une complicité active des générations précédentes. Dans ma famille qui n’était pas une exception (elle n’appartenait pas à la minorité de l’élite urbaine), ce sont mes tantes nées dans un milieu conservateur (elles se couvraient par exemple lorsqu’elles passaient près des hommes) qui ont vivement poussé leurs filles à l’émancipation (je ne m’attarderai pas ici sur le caractère très maladroit de cette incitation à l’émancipation). Et les hommes de ces mêmes générations ne réagissaient pas ou faiblement alors qu’il devenait de plus en plus évident qu’ils étaient en train de perdre leurs statuts de gardiens de l’autorité et de transmetteurs d’un certain savoir. Tout cela se passait alors qu’on n’était pas encore à l’heure de la mondialisation.
   Je me suis parfois demandé : sommes-nous un peuple superficiel que d’autres? Peut-être. Ce qui est certain, c’est que la transmission spontanée d’une histoire et d’un savoir et donc d’une identité s’était brutalement rompue. Nous y avons laissé une partie de notre âme. L’évolution de la société n’a pas été qu’un progrès et, pour ne pas arranger les choses, les années Ben Ali qui ont été celles d’un arrivisme « bête et méchant » n’ont fait qu’empirer la situation.

   Depuis le 14 janvier il y a un désir évident de reconstruction de cette identité brisée qui passe essentiellement, il me semble, par le tissu associatif particulièrement dense et varié. Le revers de la médaille de cette quête ou re-connaissance est qu’elle est brouillonne. Pour le dire simplement, ça part dans tous les sens : c’est comme un puzzle qu’on essaierait de reconstituer à partir de ses différents morceaux sans avoir en tête ou sous les yeux son image complète. Je trouve dommage qu’il n’y ait pas eu jusqu’à ce jour de véritable et vaste débat public pour faire en sorte de comprendre qui nous étions à la veille de l’indépendance et comment nous avons ensuite évolué. Ce débat établi avec l’aide essentielle d’historiens et de sociologues, nous saurions alors mieux ce que nous pensons, voulons être. 

mardi 20 octobre 2015

Au café du théâtre


Au grand café du théâtre, lundi 19 octobre 2015, le matin.
Comme presque toujours le café qui jouxte le théâtre municipal est plein : les tables de la salle et celle des deux terrasses sont toutes occupées. La journée est belle et l’atmosphère légère. Un va et vient de clients de tous âges, en couple ou en bande. Vers onze heures un homme et deux jeunes femmes se joignent à un groupe déjà attablé. Quelques minutes s’écoulent et soudain l’homme se lève et annonce à la cantonade que les deux actrices qui l’accompagnent et lui-même vont déclamer, ici et maintenant, un passage de la pièce Caligula en arabe puis des extraits des œuvres d’Antonin Artaud et de Nietzche en français (les JTC ont démarré trois jours plus tôt).  L’une des deux actrices se lève à son tour et commence à déclamer son texte. Tandis qu’elle glisse d’une table à l’autre les mots fusent, ils disent la folie d’un dictateur mégalomane et sanguinaire. Dans  nos vies de tous les jours le théâtre s’est invité, pendant un court instant il couvre nos bavardages de son discours magistral !
J’observe la réaction des clients, en particulier ceux autour desquels virevolte l’actrice. Ils semblent s’être figés, bizarrement ils ne se retournent pas vers elle qui les frôle ni ne la regardent. Est-ce l’embarras dû à l’intrusion d’une scène aussi inattendue qu’insolite ou est-ce la gêne de se sentir aussi intimement mêlés au spectacle de l’actrice ? Le silence s’est installé, seul un groupe d’hommes et de femmes fait résistance à ce qu’il considère sans doute comme une invasion dans son espace. J’observe en particulier une jeune femme parce qu’elle se trouve entre moi et l’actrice. Raide sur sa chaise, l’expression figée, on ne sait pas si elle écoute ou fait semblant. Elle est assise face à un homme de son âge, elle porte le hijab.
Soudain l’acteur bondit de sa chaise et tonne contre les partis politiques, Nidaa et Nahdha, qui veulent à nouveau faire ployer le peuple sous le joug de la dictature ! Dans la minute qui suit la jeune femme et son compagnon quittent la « scène ». Ils n’ont semble-t-il pas supporté la brutale vérité de ce discours ou peut-être ont-ils eu peur qu’on ne les y associe. Enfin c’est au tour de la deuxième actrice de se lever pour faire entendre le verbe poétique d’Artaud et de Nietzsche.
Fin de partie, applaudissements.

Lundi 19 octobre 2015, un matin au grand café du théâtre. Ce moment de pur bonheur m’a ramenée aux premiers mois qui ont suivi le 14 janvier 2011 lorsqu’à Tunis et partout ailleurs dans le pays la parole soudainement libérée fusait dans les rues, les cafés, les transports publics ... Quatre ans plus tard, dans l'espace public, nos voix ne se sont pas vraiment tues mais elles se sont essoufflées, étouffées par le vacarme incessant des luttes qui se déroulent dans l'arène politique. Les réseaux sociaux continuent de se faire l’écho de ce vacarme pour tenter d’analyser et de dénoncer aussi, encore et toujours. Un événement chasse l’autre ce qui donne parfois le sentiment d’une course folle engagée entre deux adversaires qui ne cessent de se poursuivre. Mais ce n’est pas suffisant. Pour secouer, éveiller, pénétrer profondément le corps social il faudrait que l’art envahisse une fois pour toutes les rues, les cafés, les transports publics ...
  

vendredi 11 septembre 2015

Du danger d'un parlement de pacotille

Le dictateur chassé ou plus exactement enfui, nous sommes entrés dans une ère nouvelle : par rapport à la précédente il y a eu du changement pour reprendre une des formules préférées de Ben Ali, et pratiquement tout le monde est d’accord pour dire que le principal, sinon le seul acquis de la révolution ou de ce qui tient lieu de révolution, est la liberté d’expression. Pourtant l’assemblée constituante élue en 2011 devenue par la suite parlement avec les élections de 2014, est aussi importante que cette liberté de parole dont nous sommes si fiers et qui s’exprime essentiellement à travers les réseaux sociaux. L’assemblée ou le parlement est, par définition, le lieu le plus emblématique de l’expression libre et plurielle puisque les députés sont censés y représenter les citoyens qui les ont élus. C’est cette agora si nécessaire à toute démocratie, où le peuple fait entendre sa voix  et elle est d’autant plus nécessaire qu’après soixante dix ans de colonisation et cinquante ans de dictature, notre société est travaillée par de profondes contradictions. On ne pourra pas sortir de l’impasse si ces contradictions ou forces qui s’opposent ne sont pas exposées pour être débattues publiquement et y a-t-il pour cela lieu mieux approprié que l’assemblée ou le parlement ? Ce sont les discussions souvent houleuses de notre assemblée constituante qui ont permis de débattre ce qui a été enfoui et tu pendant si longtemps. C’est essentiellement par la parole que l’individu se révèle à lui-même et cette vérité vaut pour tout un peuple. Or, avec le  parlement actuel, cette donne est pratiquement inexistante puisque Nidaa, le parti vainqueur des élections, s’est dépêché de former au lendemain des résultats une coalition gouvernementale incluant quatre puis cinq partis dont Nahdha, le deuxième parti majoritaire en voix recueillies, réduisant du même coup l’opposition à une minorité peu influente. Et l’on a tout de suite pu observer les conséquences de cette décision parfaitement pensée et voulue: le parlement n’est plus qu’une caisse de résonance de la politique gouvernementale. Ce n’est plus le parlement des représentants du peuple mais le parlement des représentants des partis !
Le pouvoir exécutif étant également entre les mains de Nidaa, il en résulte que c’est ce parti qui mène la danse. On sait d’ores et déjà que le projet de loi de réconciliation économique et financière proposé par le président de la république au mois de juin sera adopté étant donné que les trois quarts des députés font partie de la coalition gouvernementale. Par ailleurs, toute manifestation d’opposition à ce projet a été rendue  impossible puisque, dans la foulée de ce projet de loi, le même a décrété l’état d’urgence suite à l’attentat de Sousse. Voilà donc la boucle bouclée et mieux que bouclée ! Sous le triple prétexte de l’union nationale, de la reprise de l’économie et de la sécurité, le débat politique et, partant, le débat de société a été tranché net. On peut nous la chanter sous tous les tons, c’est bien la censure qui est en train de revenir au triple galop !
Certains, en particulier les pro gouvernement, rétorquent qu’on ne peut pas se permettre, comme au temps de la Troïka, une division de la société qui paralyserait à nouveau le pays, « oubliant » au passage de remarquer que cette paralysie était alors due à l’incompétence presque totale de Nahdha (et de ses alliés) dans l’exercice du pouvoir,  à son avidité à vouloir s’accaparer tous les rouages de l’état, sans compter la brutalité avec laquelle le parti islamiste a cherché à imposer son projet sociétal. Et puis l’assemblée avait été élue pour écrire une constitution et non pas pour gouverner ! Le jeu de la démocratie dont tous nos politiciens se gargarisent mais qu’ils oublient dans la pratique, c’est l’alternance des partis au pouvoir et cette alternance est définie par des élections « libres et transparentes » et par une échéance fixée à cinq ans. Cela, tout le monde le sait. Avec une très large coalition gouvernementale, le principe du système parlementaire a été perverti et toutes les mesures positives de ce gouvernement ne changeront pas grand-chose à cet état de fait d’autant qu’elles s’accompagnent d’un certain paternalisme que nous ne connaissons que trop bien.
Après la dissolution du parti unique (qui n’a malheureusement pas entraîné sa disparition pure et simple), après l’élection d’une assemblée constituante puis d’un parlement, nous voici en train de revenir à la case départ. Avec un parti à la tête du pouvoir législatif et du pouvoir exécutif, il fallait s’attendre à une proposition telle que le projet de loi de réconciliation économique et financière, aussi impopulaire et anti constitutionnelle soit-elle. Ce n’est qu’un premier coup tenté et il faut s’attendre à ce qu’il y en ait d’autres. Nidaa, composé en grande partie d’hommes et de femmes formés aux arcanes des pouvoirs de Bourguiba et de Ben Ali, a la politique autoritaire et retorse inscrite dans ses gênes. Quant à Nahdha, traumatisé par le « coup d’état » contre ses frères égyptiens et mis à mal par sa gestion catastrophique du pouvoir au temps de la Troïka, il se trouve bien aise d’être associé au gouvernement de Nidaa, son ennemi d’hier et plus tout à fait d'aujourd’hui.

Et nous dans tout cela ? Oui, nous qui avons élu des députés pour qu’ils nous représentent et portent notre voix au parlement ! Si l’on veut caricaturer la situation actuelle pour tenter de prédire ce qui risque de se passer, on peut imaginer que le jour arrivera, pas si lointain, où la compagnie de Nidaa nous prendra par la main pour accomplir notre devoir de citoyens dans les ministères, celle de Nahdha pour accomplir notre devoir de croyants dans les mosquées, celle de l’UPL pour  accomplir notre devoir de supporters dans les stades et celle d’Afek pour accomplir notre devoir de capitalistes dans les antres de la Bourse. Ce jour là, il ne nous restera plus alors, pour nous consoler de notre liberté d’expression perdue, que les chants des buveurs célébrant la Celtia ! 

dimanche 19 juillet 2015

Histoire de Gafsa depuis l'indépendance

Mon intention n'est évidemment pas ici d'écrire ou réécrire l'histoire mais de rapporter quelques faits marquants de Gafsa et de sa région tels qu'ils m'ont été rapportés par les anciens, en l'occurrence mon père et mes oncles.
Cela pourrait commencer par "Il était une fois la ville des rebelles" tant elle se caractérise par son rapport d'insoumission à l'autorité. Pour ceux qui souhaitent connaître les grandes dates de l'histoire de Gafsa,  il existe un ouvrage de référence intitulé La Capsa ancienne, la Gafsa moderne, une thèse très intéressante et suffisamment exhaustive écrite par Pierre Bodereau et parue en aux éditions Challamel en 1907. Je ne sais pas si cet ouvrage est encore disponible en librairie mais il trône depuis longtemps sur une étagère de la bibliothèque familiale. 
Du temps de la colonisation, deux événements sont à retenir. Le premier marque la création à Métlaoui en 1920 (dans un bar parait-il !) d'une section de la CGT par un Tunisien et un Corse, deux syndicalistes dont je n'ai malheureusement pas pu avoir les noms. Et le deuxième marque le début de la résistance armée aux forces de l'occupant avec ceux que les autorités françaises ont appelé les fellaghas et dont l'un des plus grands chefs était Lazhar Chraïti, originaire de la région de Gafsa et mineur dans les mines de Mdhilla (c'était l'époque glorieuse de la résistance à l'ennemi colonisateur; un de mes oncles, alors jeune enfant, avait été chargé de transporter à son insu des armes cachées dans un couffin.) Après une lutte héroïque, Chraïti - ainsi que les autres fellaghas -, ont été pratiquement relégués aux oubliettes par le pouvoir de Bourguiba mais comme ils n'étaient pas de ceux à se laisser faire, il s'en est suivi une guerre entre les deux parties (Lazhar Chraïti, qui n'avait été récompensé pour sa lutte qu'avec une retraite et une villa, se serait estimé lésé, c'est là la version des Gafsiens mais les Gafsiens ont la langue bien pendue et ils n'épargnent personne, pas même les leurs sauf s'ils sont attaqués par un "étranger" à la tribu!) C'est ainsi que Lazhar Chraitï et Abelaziz Akremi, un autre militant originaire de Gafsa et étudiant à la Zitouna, ont participé à la tentative de coup d'état contre Bourguiba en 1962. 
Si l'on devait résumer l'histoire contemporaine de Gafsa, elle consisterait essentiellement dans une grande résistance au pouvoir du "zaïm". Pourtant elle avait commencé sous de bons auspices. Il arrivait à Bourguiba, au début de son règne, de séjourner à Gafsa pour reprendre des forces, il était alors hébergé dans un appartement du siège du gouvernement. Et c'est au cours d'un de ces séjours qu'on lui a fait part des problèmes de la ville en alimentation d'eau. Pour trouver une solution, Bourguiba a demandé à avoir l'avis d'un des meilleurs experts dans la région, c'est ainsi qu'on lui présenta un certain Sorel, ingénieur des mines et hydrologue, lequel a conseillé la réalisation de forages pour atteindre la deuxième nappe phréatique, sachant que par un phénomène d'aspiration la nappe supérieure s'assècherait. La capacité hydraulique passa ainsi de 350 litres/seconde à 3200 litres/secondes; tout le monde fut content sauf les jardiniers de l'oasis qui perdirent la précieuse (parce que gratuite) eau de leurs sources. 
Il y eut aussi la proposition par Ezzedine Abassi, alors ministre des Travaux publics, de construire des ponts pour remédier aux crues des oueds qui isolaient les villes et les villages de la région. Mais à cette louable proposition, Bourguiba avait répliqué que ce budget serait consacré ... au développement de Monastir, sa ville natale. Les Gafsiens eurent vent de cette affaire, ce qui n'arrangea pas leurs relations avec le président. 
Enfin, cette détestation réciproque eut pour dernier épisode la tentative de soulèvement en 1980. Cette tentative était supposée s'appuyer sur les habitants de Gafsa pour entrainer une insurrection populaire dans tout le pays contre le régime de Bourguiba. Le commanditaire de l'opération était Ghedafi, lequel avait depuis un moment des vues sur la Tunisie comme on avait pu le constater avec l'union avortée tuniso-libyenne en 1974, l'organisateur l'Algérien Sliman Hoffman et parmi les exécutants on comptait Merghenni de Médenine et Ezzedine Cherif de Gafsa (un instituteur très populaire dans sa ville qui avait déjà fait partie du complot de 1962). Je me souviens parfaitement de ce jour, nous étions alors en route pour Gafsa et les nouvelles à la radio nous avaient forcés à bifurquer vers Medenine où résidait mon oncle. C'est à partir de là que nous avons suivi les événements. A travers les témoignages des membres de ma famille et de ceux des voisins, il était clair que cette tentative de soulèvement était vouée à l'échec, les Gafsiens n'ayant aucune intention d'adhérer au mouvement insurrectionnel ! Je ne vais pas répéter ici ce qui se sait ou se lit dans les manuels d'histoire tunisiens qui sont pour la plupart écrits à la gloire de l'ancien président; comme je l'ai dit plus haut, je ne fais que  répéter les témoignages des anciens ayant vécu les événements de très près et donnant une version pas toujours concordante avec celle officielle. Ainsi m'ont-ils appris que Bourguiba, rendu bien évidemment furieux et très inquiet, avait ordonné de mettre rapidement un terme à cette opération de déstabilisation du pays, quitte à bombarder la ville s'il le fallait !!! Nouira, alors premier ministre a donc chargé le ministre de la défense de prendre l'affaire en main et c'est ainsi qu'un haut gradé,Tahar Boubaker, lui-même originaire de Gafsa, réussit à rétablir l'ordre sans qu'il y ait besoin de bombarder la ville. Il s'en est suivi des négociations avec les notables de la ville dont le propre oncle de Ezzedine Cherif, lequel aurait convaincu son neveu de se rendre aux autorités. (récit des anciens: "la maison des Cherif était distante du commissariat d'une cinquantaine de mètres, l'oncle est alors sorti de sa demeure pour se rendre au commissariat, tenant son neveu par une main et dans l'autre l'arme de l'insurgé).
Ainsi se termine l'épopée moderne de Gafsa. Condamnée à l'isolement et au mépris, la suite n'a été que la continuation d'une lente descente aux enfers.

mardi 14 avril 2015

La condition de l'homme tunisien

Depuis des décennies il n'y en a que pour la femme tunisienne : la condition de la femme par ci, la condition de la femme par là, et son extraordinaire émancipation après que le pays se soit libéré d'un autre asservissement, celui de la colonisation. Le jour où la Tunisienne a cassé ses chaînes, c'est là que le Tunisien s'est retrouvé emprisonné dans les rets de sa virilité perdue ! Autrefois, du temps où la femme était sa soumise, tout était tellement plus simple, c'est à lui que le beau rôle revenait : chef de famille et chef tout court. Même le plus misérable était assuré de pouvoir commander, il lui suffisait de rappeler que "Ena el rajel !" Mais entre temps, les choses se sont compliquées et aujourd'hui se dresse face à lui une femme qui a des désirs, des exigences et pire encore, une volonté ! Et c'est d'autant plus compliqué que lui a été préparé par sa propre mère, qui est bien une femme elle aussi, à être celui auquel rien ne résiste. Non, la condition de l'homme tunisien n'est pas facile et de cela personne ne parle !

Un personnage en quête de rôle.
Il suffit de passer devant un de ces innombrables cafés exclusivement réservés à la gente masculine pour le comprendre : ils sont nombreux, très nombreux ceux qui attendent, heure après heure, jour après jour, que leur destin passe les prendre par la main. Ou peut-être n'attendent-ils rien du tout, l'écart est si grand entre leur vouloir et leur pouvoir qu'ils flottent dans leur être masculin comme dans un costume trop grand. Depuis qu'ils sont petits, on les a préparés à ce que tout leur soit dû, ou presque, par la seule vertu de leurs chromosomes XY. Un rôle à endosser calqué sur le modèle d'une société patriarcale où l'idée de la responsabilité individuelle ne signifiait rien. L'homme avait alors des droits, quant aux devoirs ...
En l'espace de quelques décennies la société a bien changé et l'homme tunisien est devenu le fruit d'un malentendu. De ce malentendu découlent beaucoup d'autres. 
Celui de son rapport à la femme, en particulier dans le couple. Celle-ci ayant évolué ou changé beaucoup plus vite que lui, il se voit contraint d'établir avec elle une relation d'égal à égal qui le déstabilise d'autant plus qu'elle lui demande des comptes, exige de lui (sauf dans les temps bénis des fiançailles où, souvent, la femelle étant soucieuse d'attirer à elle et  de retenir le mâle, elle accepte pendant un temps de jouer le rôle de faire-valoir). On ne doit donc pas s'étonner que la Tunisie soit l'un des pays où il y a le plus de divorces. 
Celui de son rapport au travail car celui-ci nécessite, comme on le sait, du moins en principe, un effort et un investissement personnels. Or comment concilier ces exigences avec une éducation qui fait de vous un individu à qui on ne demande rien ou pas grand chose et à qui on offre tout ? La conciliation se fait très mal bien entendu et dans la situation actuelle d'un peuple en train de vivre une révolution (semble-t-il) ayant entraîné notamment une situation économique difficile, on peut se demander où va le pays alors qu'une partie de ses citoyens ignore ou méprise la valeur du travail.
La condition de l'homme tunisien est un malentendu et c'est dans les classes défavorisées que ce malentendu est le plus patent car elles sont dans l'impossibilité la plus totale de réparer matériellement ce qui apparaît aussi comme une blessure narcissique. C'est pourquoi des hommes, les jeunes surtout, s'embarquent sur des radeaux de fortune dans l'espoir d'un ailleurs à la mesure de leur fantasme. A moins que cette fuite ne soit le prétexte pour se débarrasser de ces habits de prince dont on les a affublés de force "enti el rajel", et dont ils savent au plus profond d'eux-mêmes que ce ne sont que des oripeaux.
C'est pourquoi aussi (cette explication vaut une autre), des hommes, les jeunes surtout, n'appartenant pas seulement aux classes défavorisées, s'embarquent pour l'aventure de Daech qui leur permet de réaliser enfin cet être masculin fantasmé, nié par la société dans laquelle ils vivaient. On sait, et ce n'est pas anodin, que le plus gros contingent de ceux qui s'auto proclament djihadistes est formé de Tunisiens.

Dans la vidéo ci-après, le témoignage d'une femme des régions rurales. Elle dit abruptement (et à sa façon si typiquement paradoxale) ce que j'ai tenté d'expliquer dans mon billet. 












samedi 31 janvier 2015

L'Artculture

L'Artculture c'est l'art de vivre et de se battre par et pour la culture. 
Ces derniers jours à Tunis, un petit événement a bouleversé notre quotidien devenu presque ordinaire à force d'y voir la politique occuper une place prépondérante dans les esprits et les conversations. Après le temps des élections législatives et présidentielles, nous voici à nouveau dans l'attente d'un prochain gouvernement  et cette attente, faite d'informations vraies et fausses, d'annonces et de contre annonces, d'ouvertures et de claquements de portes, nous maintient dans un suspens haletant. Ce n'est pourtant pas la première fois, depuis le 14 janvier 2011, on en est au sixième gouvernement, notre histoire roule désormais à un train d'enfer! Après l'ère du monopolitique ayant duré plus de cinquante ans, qui avait entraîné un ennui et un désintérêt presque total pour la chose politique, celle-ci occupe presque exclusivement le devant de la scène.  

Pour en revenir à cet événement dont je parlais plus haut, il concerne le monde de la culture qui est encore à ce jour le parent pauvre de notre société. Cet événement est né le 22 janvier lorsque Abir Riahi, la propriétaire de Passion du Libr'Ere, décide d'abandonner son jeune enfant faute de moyens pour continuer à le faire vivre. Mais, encouragée par des amis, elle décide ensuite de lancer un "Non à la fermeture de Passion du Libr'Ere" sur Facebook. Et c'est là que le miracle opère: via les réseaux sociaux et les médias (radios et journaux) et grâce à des artistes et des professionnels du monde de l'art et de la culture qui se sentent concernés des appels sont lancés pour sauver cette librairie (située dans un des quartiers les plus peuplés de la capitale où réside la classe moyenne). Ainsi, paradoxalement, cette librairie aura-t-elle dû frôler la mort pour continuer de survivre. 
Car la passion du livre, il faut bien le dire, est réduite à presque rien en Tunisie; en tant qu'écrivain, je suis bien placée pour le savoir. Bien sûr, nous sommes entrés dans l'ère du savoir qui se consomme par Internet, mais cela n'explique pas tout. Allez donc vous installer à la terrasse d'un café avec un livre en main et vous vous verrez observé comme un animal étrange! De véritables librairies, il s'en trouve uniquement dans la capitale qui en compte une dizaine. Dans les autres villes du pays, les commerces portant le titre de librairie sont en réalité des papeteries fournies en livres para scolaires. Inutile d'y chercher la littérature, son existence leur est totalement étrangère!
Alors? Alors la littérature dont la diffusion passe généralement par les librairies et les bibliothèques devrait-elle créer le buzz en suscitant émoi et solidarité? C'est la question que je me suis posée en suivant de près la récente histoire de la Passion du Libr'Ere. Parce que je suis souvent frappée par ce phénomène de société qui est le nôtre et aussi sans doute celui des autres pays du Maghreb: le besoin de partager et plus encore de communier par l'événement. Pour ce qui concerne le cinéma on peut l'observer par exemple au moment des JCC: alors qu'habituellement les salles de cinéma sont désertées par leur public, elles sont littéralement prises d'assaut au moment du festival. Idem pour ce qui concerne les livres lorsque a lieu chaque année la foire internationale du livre: une foule importante envahit alors les stands des libraires et ceci ne s'explique pas seulement par la réduction des prix sur les livres. 
Il n'y a pas si longtemps, dans notre société, la transmission de la poésie et des contes se faisait oralement au cours de veillées entre amis ou en famille et ces moment de littérature étaient aussi un moment d'émotion partagée. Il est important de s'en rappeler. Je ne veux pas dire par là que de nos jours la littérature doit se réduire à une réunion ou un événement de "foire" car la découverte d'un texte reste essentiellement une traversée en solitaire mais je suis de plus en plus persuadée que pour réveiller ou stimuler le goût des livres il nous faut créer de temps à autres l'événement afin de provoquer le partage pour aller chercher le lecteur et le sensibiliser à la littérature. Par exemple, depuis quelques années dans les salons de Tunis, des clubs de lecture ont été crées. Pourquoi ne pas faire de même dans les cafés et salons de thé; ou bien organiser dans ces lieux publics des séances de lecture à voix haute qui pourraient être faites par des écrivains, des artistes ou même par des clients volontaires. De ce point de vue, tous les acteurs du monde de la culture ont un rôle essentiel à jouer pour sortir la littérature du ghetto dans lequel elle se trouve enfermée et isolée. 

Liens sur La Passion du Libr'Ere:
https://www.facebook.com/events/571052473030024/?fref=ts




vendredi 15 août 2014

Re découvrir Erriadh (Djerba) grâce à des graffitis

C'est une expérience particulière que de s'engager dans les rues du village pour découvrir les très beaux dessins ornant ses murs

                                                            Nature et culture

                                                        Au coin d'une rue elle apparut

                                                         La beauté est éphémère

                                                               La griffe d'El Seed

                                                                  Scène de rue

                                                              Mise en abyme

                                                 Un fan de Beckett tout comme moi